mer.

26

sept.

2012

Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple (1830), analyse d'oeuvre

la liberté guidant le peuple eugène delacroix
La Liberté Guidant le Peuple (1831)

Charles X, défenseur de l’église et de la tradition monarchique règne depuis six ans lorsque le 26 juillet 1830, il censure la presse et réduit le droit de vote. Menée par les étudiants de Polytechniques, le peuple (enfant, artisans, ouvriers, bourgeois) marche les armes à la main et se révolte durant trois journées appelées 3 glorieuses pour recouvrer sa liberté (Il y eut près de 2000 morts chez les insurgés, 200 parmi les troupes royales). A la suite de ces évènements, Charles X doit quitter la France. "J'ai entrepris un sujet moderne, une barricade, et si je n’ai pas vaincu pour la patrie, au moins peindrai-je pour elle". Eugène Delacroix.

 

Après de nombreuses esquisses préparatoires, trois mois lui ont suffi pour rendre cet hommage exalté à la Liberté, symbolisée par une femme dressée sur des décombres qui entraîne ses compagnons au combat. La toile qui évoque donc les émeutes de juillet 1830 qui ont détrôné Charles X (peinture à l'huile, sur toile, de 325 cm de large sur 260 cm de hauteur) a suscité une polémique lors de sa présentation au Salon de 1831. Cette femme armée, femme-messie, un drapeau dans une main, une baïonnette dans l'autre, disgracieuse avec ses poils sous les aisselles, qui dénude sa poitrine au-dessus du charnier, choque. La nudité obéissait alors à des normes précises. Trop sale, pas assez belle, les critiques reprochent à la Liberté de Delacroix son excès de réalisme.

 

Si le traitement prête à controverse, le sujet, qui met en scène le peuple (ouvrier des manufactures, bourgeois ou maître-artisan, étudiant "polytechnicien avec son bicorne", "gamin des rues" qui a inspiré le personnage de Gavroche, avec le sac d’un soldat de Charles X et les pistolets de cavalerie) en armes triomphant, fait de cette oeuvre un véritable manifeste! Elle exalte deux maîtres mots du Romantisme: L'énergie et la liberté. L'oeuvre animée d'un souffle épique résume à la perfection les conceptions artistiques de Delacroix: La recherche d'une synthèse entre le réalisme et l'imaginaire, entre un sujet brutal et la description d'un idéal humaniste. Eugène Delacroix montre ici son intérêt pour l'histoire en marche. C'est une puissante allégorie de l'élan révolutionnaire: Le peuple est mené au combat par la Liberté, déesse moderne de la Victoire qui évoque la Révolution de 1789, les sans-culottes et la souveraineté du peuple.

 

L'élan porté à son paroxysme par la victoire s'inscrit dans un plan pyramidal (Delacroix a fait son tableau sur une base triangulaire, tout comme Le radeau de la méduse de Géricault.) dont la base jonchée de cadavres est comme un piédestal sur lequel s'élève l'image des vainqueurs. La position de certains personnages (jambe du cadavre, bras gauche de l'enfant), celle de certains objets (le fusil du jeune bourgeois ou la besace de l'enfant), le regard de l'homme au bandeau rouge agenouillé, dessinent des obliques convergeant toutes vers la femme. Son bras droit et le manche du drapeau forment le sommet de la pyramide.

 

L'oeuvre est construite selon la règle des "3 tiers": la toile est découpée en 3 parties égales horizontalement et verticalement. Cette construction permet de guider le regard du spectateur et de mettre en relief certaines parties de la toile. La ligne horizontale supèrieure amène le regard du spectateur sur les personnages entourant la femme et isole l'allégorie de la Liberté comme seule représentation humaine dans la partie haute du tableau. La ligne horizontale inférieure délimite l'ensemble le plus sombre du tableau, où figure la barricade et les cadavres. Les lignes verticales encadrent la figure de la femme, la présentant seule au centre du tableau.

 

On observe également que l'unité du tableau passe par l'harmonie de couleur. Les corps sont traités dans des bruns plus ou moins clairs, favorisant ainsi les contrastes de valeurs, ce qui renforcent la dimension dramatique de la scène. Les couleurs du drapeau: Bleu, blanc, rouge sont les trois couleurs vives qui ressortent. Ces couleurs se retrouvent également à plusieurs endroits dans la composition (drapeau, paysan au sol, uniforme du soldat) et créent ainsi un rythme qui guide le regard du spectateur dans la toile. La couleur unifie le tableau. Leur valeur est expressive et symbolique: Ce sont les couleurs de la Révolution.

 

Et par l'utilisation de la lumière, Delacroix rend sa composition très dynamique. Son éffigie fémine, entourée d'un halo de lumière, rayonne au centre de la toile. Elle semble éclairer les personnages qui l'entourent et notamment les corps gisant au sol. Les couleurs sombres et livides du bas du tableau se transforment progressivement pour devenir lumineuses au centre, éclairant ainsi la Liberté  et le drapeau tricolore. Elle apparaît dans toute sa lumière comme une glorieuse divinité descendue dans la rue pour guider le peuple.

 

Le drapeau proscrit pendant la Restauration symbolise l'unité de la nation et renoue avec la période révolutionnaire. C'est l'union du peuple des faubourgs et de la bourgeoisie révolutionnaire, représentés par les personnages respectivement à la gauche et à la droite de la Liberté. Le mouvement est quant à lui montré par le drapeau qui flotte au vent dans le sens de la marche des révolutionnaires. Par cette peinture Delacroix s'engage en faisant une apologie du combat du peuple pour la Liberté. Si la toile incarne l'idéal politique du romantisme, elle suggère aussi ses doutes sur le devenir de la révolution. A l'énergie des insurgés s'opposent les cadavres et le regard soucieux du combattant à la redingote, double de l'artiste.

 

Avec cette toile célébrant la révolution de 1830 qui vit la chute de Charles X et l'arrivée au pouvoir de Louis-Philippe, l'artiste propose une allégorie moderne si puissante et originale qu'elle a fini au fil du temps par s'imposer, dans l'imaginaire collectif, comme l'image même de la Liberté en marche. L'œuvre de Delacroix est devenu un symbole républicain et son effigie féminine l'icône de la République. Le symbole s'est banalisée au point de figurer à partir de 1978 sur nos anciens billets de 100 francs et ce jusqu'en 1995. Les timbres d'usage courant transformèrent le profil de la Liberté en celui de Marianne à partir de 1982. Le  fort caractère politique de cette oeuvre a suscité et suscite encore à travers le monde de nombreuses et nouvelles appropriations.

 

Devançant "Guernica" de Picasso, "la Liberté guidant le peuple" est une œuvre historique et révolutionnaire issue du genre majeur de la peinture du 18ème siècle, celui de la peinture d'Histoire. Elle fut achetée par l'état pour le musée du Luxembourg. Jugée trop audacieuse par certains, elle resta cachée aux yeux du public pendant plusieurs années. Elle entra au Louvre en 1874. L'égérie de Delacroix a fait le tour de la planète, vénérée comme un symbole de liberté dans le monde entier. 180 ans plus tard, la Liberté n'a pas fini de guider les peuples...

---> Retour à l'index des Analyses d'oeuvres Célèbres.

Écrire commentaire

Commentaires : 0