dim.

12

mai

2013

Duane Hanson, Supermarket Shopper (ou Supermarket Lady) (1970), analyse d'oeuvre

supermarket shopper duane hanson
Supermarket Shopper (1970)

Au cours d'une visite au musée, la rencontre avec certaines œuvres réserve des surprises. La Supermarket Shopper de Duane Hanson est de celles-là.Tout d'un coup, au détour d'une allée, nous découvrons une scène totalement décalée, incongrue dans ce lieu. Une tranche de réalité familière qui fait irruption dans un endroit qui n'est pas sa place. Elle est bien là, avec nous, en train d'attendre avec son chariot débordant. L'imitation illusionniste fonctionne parfaitement. L'espace d'un instant, son humanité factice nous a parfaitement trompés.

 

Comment Duane Hanson crée-t-il cette illusion?

 

Il utilise le procédé du moulage pour construire la figure. Il a pris un modèle dont il a moulé chaque partie du corps, obtenant ainsi une représentation fidèle, grandeur nature (échelle 1: 166x130x65 cm). Il a l'ensuite perfectionnée encore par l'inclusion de cheveux, de cils, de sourcils et la peinture détaillée de la peau. Il n'y a pas de trace physique d'expression personnelle de la part d'Hanson dans cette démarche: Pas de touche du pinceau apparente, pas de déformation expressionniste, etc... La recherche de la plus grande ressemblance guide sa démarche. Son expression ne relève pas de la tradition de la sculpture classique: Elle n'adopte pas une apparence ou une posture idéale. L'aspect que lui donné Hanson ne montre pas non plus une expression forte qui en ferait le sujet de l'œuvre. Le corps est représenté en appui sur une jambe. Le regard est perdu dans le vide au-dessus de la tête des visiteurs. C'est une posture d'attente, comme celle que nous prenons dans l'attente de notre tour à la caisse. Une attitude neutre qui, par sa proximité avec la nôtre, facilite la rencontre.

 

La sculpture est posée directement sur le sol, sans socle. Elle représente dans la même lʼéchelle que les visiteurs du musée, une femme entre deux âges, aux formes très enrobées, qui pousse un chariot de supermarché au contenu débordant. Elle est vêtue très simplement: Ballerine bleu pâle, jupe serrée bleue, cardigan rose. Elle porte des bijoux bon marché (collier en perles jaunes, bracelet et montre) et un sac à main en plastique noir brillant. Ses cheveux sont enroulés sur des bigoudis bien visibles et partiellement recouverts dʼun foulard rayé aux reflets brillants. Elle est représentée en appui sur une jambe, dans une posture dʼattente, les deux mains sur la barre du chariot, le regard dirigé au-dessus de la tête des passants. Son visage montre la même attente et pourrait exprimer de la lassitude. Sa peau est marquée: Boutons, cicatrices, bleus, veines sont peints sur toutes les parties visibles de son corps. Par ailleurs, elle brille sous les lampes du musée. Enfin, ses sourcils sont épilés et elle porte un maquillage sommaire. Le chariot de supermarché, dʼun modèle courant et pas très grand, est rempli à ras bord de sachets et de boîtes en carton ou de conserve. Ces produits, très colorés, ne sont pas luxueux, mais de grande consommation: Papier toilettes, pain, croquettes pour chien, produits ménagers, Coca-Cola, jus de fruits, café, poulet, dinde, jambon, biscuits au chocolat, pâtes, raviolis, haricots, etc... Tous les produits sont conditionnés selon les standards de l’industrie agro-alimentaire (boîtes en carton, emballages en plastique, boîtesde conserve). Aucun produit frais (fruits, légumes…) n’est visible. L’ensemble symbolise l’abondance de la société de consommation.

 

Pour nous confondre encore mieux, Duane Hanson mêle donc représentation et objets réels. La femme est habillée de vêtements et d'accessoires réels. Le chariot provient directement d'un supermarché. Son contenu en a aussi toute l'apparence: On y reconnaît des produits de marques bien connues, d'autres qui nous sont étrangères, mais dont nous devinons facilement la nature. L'attitude de la femme est tout à la fois décontractée et pataude. L’ensemble (apparence, vêtements,accessoires) donne au personnage une image disgracieuse, de mauvais goût, voire vulgaire. On peut penser que cette femme est âgée d’une bonne quarantaine d’années et fait partie d’une catégorie sociale plutôt modeste, la "middle class" américaine. L'artiste nous présente sa sculpture sans socle, il ne l'isole pas dans un espace particulier. Elle se trouve donc dans le même espace que le visiteur, sur le même pied. Il l'intègre au contexte de la salle d'exposition. Supermarket Shopper interpelle le spectateur. Par lʼirruption dʼun personnage et dʼun sujet non représenté alors dans lʼart contemporain, elle lʼamène à sʼinterroger sur la réalité sociale.

 

Enfin, il s'agit également d'une sorte de photographie de la société des USA, dans ses aspects les moins flatteurs. En effet en 1970, année de création de l'œuvre, les pays de l'Europe de l'Ouest, ceux d'Amérique du Nord et le Japon sont en train de vivre la fin de la période de forte croissance économique dite des "trente glorieuses" 1945-1973) qui se traduisait par le développement d'une société de consommation de masse. Pour autant, la sculpture de Hanson n'est pas une caricature. Il n'y a pas de moquerie de sa part. L'artiste ne souhaite pas a priori faire de sa sculpture une icône de la société de consommation, ce quelle peut toutefois devenir a posteriori (voir son utilisation dans les livres d'Histoire-Géographie). Il se trouve seulement que la société qu'il représente est une société de consommation de masse et que l'image qu'il en donne évoque facilement la surconsommation (chariot débordant, embonpoint de la femme).

 

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