Autoportrait en soldat, Ernst Ludwig Kirchner

Autoportrait en soldat d'Ernst Ludwig Kirchner
Autoportrait en soldat

Dans ce tableau (Ernst Ludwig Kirchner, Selbstbilnis als Soldat "Autoportrait en soldat", 1915, huile sur toile, 69,2 x 61 cm, Allen Memorial Art Museum, Oberlin College, Ohio) le peintre occupe le premier plan, la tête et le buste tournés légèrement vers la droite. Son regard bleu profond sans cornée plongé vers un avenir incertain ressort de ce visage long et anguleux. Les sourcils noirs mettent encore plus en avant cette couleur bleue que l'on retrouve également par touches sur son calot et son uniforme militaire affublé du nombre 75, le numéro de régiment d'artillerie auquel il appartenait durant la Grande Guerre (1914-1918). Le rouge de ses lèvres attire lui aussi l’œil et amène un véritable contraste avec la couleur jaune blafarde de son visage émacié. Un rouge qui apparaît aussi d'une manière brutale et violente via le poignet droit de l'artiste coupé comme une vulgaire pièce de boucher. Le moignon a l'air à vif pourtant son visage n'exprime aucune douleur, il a même plutôt l'air indifférent ou absent comme le montre la cigarette qu'il porte à sa bouche sans l'avoir allumée. Dans sa main gauche, l'artiste tient un pinceau dont il vient de se servir pour peindre le tableau se trouvant derrière son épaule gauche. La toile représente une femme nue sur fond noir, elle se tient debout exposant son corps androgyne (formes anguleuses et féminité peu évidente) à la vue du spectateur. Son teint est jaune comme celui du peintre, sauf le nez et le cou comme griffés de rouge. Elle semble regarder avec envie le tableau aux couleurs roses et bleues où l'on peut distinguer les traits d'une dame. Enfin, derrière ces deux toiles nous découvrons l'intérieur de l'atelier qui est chiche en détails. On y voit juste un mur rouge à gauche et vert à droite et un objet rose non identifié dissimulé derrière la toile noire.

 

Le peintre s'est donc représenté à l'époque même où il était mobilisé. Une épreuve de la vie qui l'aura marqué à tout jamais comme le montre la mutilation qu'il s'est infligé. Celle-ci met en exergue la peur qu'il a eu de mourir ou d'être blessé sur le front et de ce fait de ne plus pouvoir exercer son art. Une peur tellement prenante qu'il rentrera dans un grave état dépressif, le tout accentué par la consommation d'alcool et de stupéfiants. De plus, il supportait mal la discipline et l’embrigadement ce qui l'a conduit à être réformé au bout de deux mois. C’est pourquoi, on le voit dans son atelier en train de peindre et dans l’incapacité de le faire, privé de main droite. C'est à la fois une représentation de l’horreur de la guerre et de son amputation psychique. Le pinceau qu'il tient avec difficulté dans sa main gauche ressemble toutefois à un signe d'espoir tout comme la réalisation derrière lui sûrement créée à partir de ce petit instrument tenu malhabilement: d'ailleurs, après un temps de convalescence physique et psychique, il a recommencé à travailler un peu avant de mettre fin à ses jours de manière violente (il se tire deux balles dans le cœur le 15 juin 1938 à l'approche de la nouvelle guerre mondiale). Une mince lueur prémonitoire tragique donc dans cette atmosphère oppressante. En effet la violence des contrastes, la dureté du dessin anguleux, les oppositions diverses et la mutilation mettent l’observateur mal à l’aise. De plus les couleurs sont vives et criardes. L'ensemble crée une atmosphère angoissante qui reflète le sentiment vécu par le peintre quand il était engagé et entre en opposition totale avec l'image de la propagande qui militait en faveur de la guerre exaltante, glorieuse et héroïque.

 

"Un peintre montre l'apparence des choses, par leur exactitude objective - En réalité, il donne une nouvelle apparence aux choses". Ernst Ludvig Kirchner.


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